Correspondance Camus-Casarès (1944-1959)

Référence : Édition de Béatrice Vaillant, avant-propos de Catherine Camus, collection Blanche, éditions Gallimard, novembre 2017

                   
                        Au théâtre Marigny en 1948

La fameuse correspondance entre Albert Camus et l’actrice Maria Casarès a été enfin éditée. Catherine Camus, la fille de l’écrivain s’est décidée à autoriser sa publication et même à signer un avant-propos. On comprend ses préventions, ses réticences à "officialiser" la liaison de son père avec Maria Casarès, cette longue connivence qui ne finira qu’à la mort de Camus. [1]

Le 19 mars 1944, Albert Camus et Maria Casarès se croisent chez Michel Leiris. Cette jeune espagnole, ancienne élève du Conservatoire, est la fille d’un républicain espagnol en exil. Ce n’est déjà pas rien pour le Camus homme de gauche et anti franquiste, une Espagne chère à son cœur qui lui rappelait ses racines maternelles.

Elle a débuté au Théâtre des Mathurins en 1942 au moment où Albert Camus publiait L’Étranger. Il vit alors à Paris, sa femme Francine étant restée à Oran pour cause de guerre.

Elle a décroché le rôle de Martha dans la pièce de Camus Le Malentendu créée en juin 1944. On dit que c’est pendant la nuit du débarquement qu’ils devinrent amants. Suivra une longue relation amoureuse assez difficile et d’une longue correspondance d’une quinzaine d’années.

          
      Avec Jean-Louis Barrault

Ils vivront une relation houleuse, ponctuée de séparations qui n’empêcheront pas de féconds échanges épistolaires. Chacun a sa vie, marquée par des contraintes artistiques et intellectuelles, par la maladie de Camus et sa vie familiale, surtout après la naissance des jumeaux Catherine et Jean. Ce sont aussi des boulimiques aux nombreuses activités, tournant autour de leur vie publique, pour lui les livres, le théâtre et les conférences, pour elle la Comédie-Française, les tournées et le TNP.
Dans ces conditions, difficile d’avoir une relation suivie, ce qui pour nous est une aubaine car quand ils ne peuvent pas se voir, ils s’écrivent beaucoup.

Leur correspondance croisée révèle ce que fut l’intensité de leur relation intime, aiguisée à travers le manque et l’absence autant que dans la part d’acceptation qu’elle contenait, l’intensité du désir qui sen dégage et dans le bonheur des jours partagés. Une connivence aussi dans le travail en commun, la quête toujours renouvelée d’un amour absolu dans son accomplissement du quotidien.

            

Si l’œuvre d’Albert Camus est bien confortée par l’idée d’amour et sa façon de le vivre, c’est aussi à travers cette expérience unique et intense qu’elle a pu à ce point s’exprimer. La publication de cette correspondance, aussi importante par le nombre de lettres qu’elle contient que par leur intérêt qui nous montrent en quelque sorte un Camus "de l’intérieur", exprimant sans intention littéraire son amour à la femme qu’il a choisie, un amour réciproque dont a parlé Maria Casarès dans une interview : « Quand on a aimé quelqu’un, on l’aime toujours, […] lorsqu’une fois, on n’a plus été seule, on ne l’est plus jamais ».

L’amour entre ces deux exilés, la Galicienne et l’Algérien, fut parfois difficile, contrarié par sa clandestinité et le manque de temps, mais son caractère alternatif a sans doute favorisé sa durée. Maria Casarès se voyait avec Albert Camus comme les trapézistes évoluant sans filet : «Là-haut, toujours là-haut, toujours tendus, accrochés l’un à l’autre, tenus par l’autre, et en bas, le gouffre. »

          
     Le couple avec Jean-Louis Barrault et Serge Reggiani

Cette "brune mince et piquante" avait été remarquée par le metteur en scène Marcel Herrand qui lui confie ensuite le rôle de Martha dans le Malentendu d’Albert Camus.
Leur rencontre du 5 juin 1944 chez Dullin rue de la Tour-d’Auvergne, Simone de Beauvoir l’évoque dans La force de l’âge, présentant Maria Casarès qui «portait une robe de Rochas à rayures violettes et mauves, elle avait tiré en arrière ses cheveux noirs ; un rire un peu strident découvrait par saccades ses jeunes dents blanches, elle était très belle ».
Le lendemain, Albert et Maria devenaient amants.

Dans ses lettres de 1944, Camus la supplie de le rejoindre à Verdelot, où il s’est réfugié auprès de Brice Parain après la dénonciation du réseau Combat, se sentant «seul et désert ». «Tu ne t’es pas rendu compte que tout d’un coup j’ai concentré sur un seul être une force de passion qu’auparavant je déversais un peu partout, au hasard, et à toutes les occasions » écrit-il le 17 juillet 1944. Elle est réticente et va rompre en octobre 1944, date du retour de Francine Camus à Paris. Il faudra 4 ans, un 6 juin 1948, pour qu’ils renouent.

Il faudra 4 ans pour que le lien se renoue. 6 juin 1948, ils se croisent par hasard boulevard Saint-Germain. «Pourquoi le destin nous aurait-il mis l’un en face de l’autre une fois ? Pourquoi nous aurait-il réunis de nouveau ? Pourquoi cette nouvelle rencontre au moment où il fallait ?» s’interroge Maria Casarès l’année suivante. Camus vient de publier La Peste et vit à Paris avec Francine et les jumeaux qui ont deux ans. Elle de décide à se séparer de son dernier amant Jean Bleynie car ils ont décidé de rester ensemble malgré tout. «Oui, il est bien vrai que nous revenons l’un à l’autre, plus vrais et plus profonds peut-être que nous ne l’étions. Nous étions trop jeunes (moi aussi, vois-tu) et nous ne sommes pas trop vieux pour tirer profit de ce que nous savons : cela est merveilleux» (Albert Camus, 21 août 1948). Pour lui, ils sont passés de "l’amour orgueil" à "l’amour-don".


« C’est tout simplement que je t’aime et que tu sois près ou loin, tu es toujours là, partout, et que le seul fait que tu existes me rend pleinement heureuse. »
Maria Casarès

 Après cette période, ils ont parfois un peu de mal à gérer cet «amour si déchiré qui nous est imposé». « J’ai rêvé d’une vie avec toi et je te jure que cela me coûte d’y renoncer, mais justement parce que cela m’est si pénible tu dois me croire» (Maria Casarès, le 18 juillet 1949). En fait, elle a beaucoup de difficultés à supporter cette situation. «J’étouffe littéralement. Des phrases de toi qui me poursuivent encore, l’angoisse du départ, le mensonge surtout - car c’est une vie mensongère que celle-ci et je voudrais crier, quelque fois ». (Albert Camus le 26 juin 1949). Suit une séparation qui va durer deux mois, Camus partant pour l’Amérique du Sud donner une série de conférences. Il lui arrive d’évoquer sa vie familiale et la «neurasthénie» de Francine.

 La passion du théâtre les réunit. Après Martha dans le Malentendu, puis Victoria dans l’Etat de siège en 1944, Maria incarne Dora dans la pièce suivante de Camus, les Justes, créée au théâtre Hébertot le 15 décembre 1949. Pendant toutes ces années, elle l’entretiendra de la vie théâtrale, ses rencontres, ses tournées. Elle fait des beaucoup d’enregistrements radio puis enchaîne les rôles, travaille à la Comédie-Française et au TNP de Jean Vilar.

 Dans ses lettres qui sont une chronique de l’univers théâtral, on entre dans toute une époque, Gérard Philipe, Barrault-Renaud, Michel Bouquet. Elle y distille les cancans sur la rencontre entre Simone Valère et Jean Desailly, Simone Signoret qui a avorté au grand dam de Montand, Gérard Philipe… Elle va connaître un succès mondial et art en tournée en URSS, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud, l’Algérie chère à Camus et lei décrit dans ses lettres ses pérégrinations.

Elle s’avère être une grande professionnelle et se donne tout à son métier. Son engagement sur les planches est total, sachant bien qu’elle a «joué comme un ange». Ainsi de Dora, dans les Justes : «Je lui donne tout et elle y est pour beaucoup dans mon hébétude. Elle me pompe, elle me vide ; elle le sait aussi et elle m’aime. C’est ma meilleure amie.» Elle arrive parfois qu’elle perde son humour : « Ce soir, j’ai failli quitter la scène pour offrir à un monsieur de premier rang des pastilles Valda, un mouchoir pour étouffer sa toux ou bien deux places pour revenir une autre fois, quand il irait mieux. Je me suis retenue» (7 janvier 1950). Ils parlent de chose et d’autres, du potentiel remplaçant d’un Serge Reggiani indisponible, remplacé par Jacques Torrens qui ne lui plaît guère. Camus refuse de dédicacer la pièce à Jacques Hébertot qui le lui demande…

Notes et références
[1]
au total, un ensemble de 865  lettres, télégrammes et bristols, datés de juin 1944 au 30 décembre 1959

Voir aussi
* Tu me vertiges, Florence M. Forsythe, éditions Le Passeur, la liaison entre Camus et Casarès, 2017 --

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