11 mars 2018

Le muret

Il se tenait là, tout absorbé à crépir
Le bout de mur qu'il était en train de refaire,
Sans trop y penser, peu pressé de le finir,
Dame, maintenant les heures ne comptaient guère,
Il pouvait comme il voulait prendre tout son temps,
Etre le maçon qu'il fut il y a longtemps,
Chercher dans le travail bien fait la perfection 
Qu'il poursuivait à son rythme, sans pression,
Désormais, le temps n'existait plus, il n'avait
Comme contraintes que celles qu'il se fixait.

      Il se tenait là, tournant le dos à la place, 
      Vivant le plus simplement ces instants de grâce
      En contemplant sans complaisance son muret,
      Lissant ses arêtes pour la finition,  
      Et prenant un peu du recul, l'œil aux aguets
      Pour faire une dernière vérification.

Il se tenait là mais l'esprit ailleurs peut être,
Allez savoir, car la mémoire a ses mystères
Qui nous renvoient à tant de souvenirs amers
Qui plongent leurs racines au plus profond de l'être.

      Des plaisirs simples, quelques fidèles amis
      Suffisaient à son bonheur, remplissaient sa vie,  
      Intériorisant son passé, comme il pouvait,
      Un lourd passé qu'au grand jamais il n'évoquait,
      La guerre comme une épouvantable blessure,
      Sa prime jeunesse comme une âpre morsure,
      Il fut souvent ballotté entre des familles,  
      Un petit orphelin que la vie éparpille.

Mobilisé, il fut rattrapé par la guerre,
D’abord prisonnier en Allemagne mon père,  
Pauvre vie sous les bombes du côté d'Hambourg
Avant de se faire la belle vers Strasbourg,
Évadé, repris dans la poche de Schaffhouse…
Si loin de chez lui, des amis, de son épouse.

      Sourdaient quelquefois en lui de grandes douleurs
      Quand le présent lui rappelait d'anciennes peurs,
      Des images de guerre, des réminiscences
      Qui remontaient en de soudaines résurgences.
       Il était là, loin des fantômes du passé,
       Sachant trop bien ce que veut dire aimer,
       Le mètre sortant de la poche de son bleu,  
       Avec moi, si magnanime, si chaleureux,
       Si compréhensif aussi pour mon naturel 
       Brouillon, sachant bien où se situe l'essentiel. 

« Viens donc mon petit, on va jouer un peu, 
Pour conjurer le sort, y a vraiment rien de mieux
me disait-il parfois, viens avec moi, viens,
Faut jamais se faire de la bile pour rien. » 
Alors, on jouait ainsi longtemps tous les deux,
lui si débonnaire et moi si impétueux,
Au ballon ou aux cartes, jusqu'au dîner...
Et bien sûr, il me laissait toujours gagner !

     

* Voir aussi
* Mon site Recueil-Poésie --

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