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- Ralph : « Les autistes possèdent souvent ce genre de capacités spécifiques peu courantes (une mémoire phénoménale). Les savants-idiots les appelait-on avant le règne du politiquement correct. »
- « Les ordinateurs sont un peu comme ça, non ? dit Helen . »
David Lodge - Pensées secrètes

 Camarades !

Nous connaissons la faillite de la fraction insurrectionnelle du mouvement libertaire et son caractère irréversible, même si certains d’entre nous, tout au fond de leur cœur rêvent parfois à un monde meilleur… émergeant des cendres d’une Révolution sans concessions. Si le rêve est inhérent à la condition humaine, ne nouslaissons pas prendre aux sirènes des utopies et de leurs dangers.
Nous savons où ça mène.

Si la liberté collective est le bien le plus précieux, l’État quelle que soit sa forme, ne peut être l’instrument de cette liberté mais plutôt un obstacle, générateur  d’un système bureaucratique hégémonique qui a tendance à se pérenniser. C’est notre honneur et notre ambition d’être ceux par qui le bonheur arrive. C’est pourquoi, comme le rappelait Bakounine, il faut lutter contre le fait religieux, « Dieu est, donc l'homme est esclave » disait-il, et contre le fait étatique,  pour encourager et canaliser la révolte populaire en favorisant son auto-organisation.

Cette liberté, pivot central de notre action, doit rester comme la république, « une et indivisible, » consubstantielle au fonctionnement de la société. Souvenez-vous ce qu’écrivait déjà Bakounine en 1873 dans  Étatisme et anarchie : « Je déteste le communisme, parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. »  Il faut que les beaux articles de la déclaration des droits de l’homme deviennent vraiment réalité, tissés d’une égalité de traitement entre tous, prolétaires et libéraux, hommes et femmes.
Tel est notre rôle.

Applaudissements nourris après l’excellent discours de Sébastien Piller. Faut dire que dans ce domaine, on était plutôt doués. Il arrivait d’Italie où normalement il résidait souvent, s’y réfugiant quand l’air devenait malsain. C’était un activiste né, le genre toujours sur la brèche qui avait le don de me fatiguer,  prenant son bâton de pèlerin sitôt que le feu prenait quelque part dans le monde… et détalait le jour où il était sous le coup d’une expulsion ou d’une arrestation. Un sacré organisateur aussi, ce qui dans notre milieu, virait au sacerdoce.

Sa venue à Paris, au-delà du Congrès de la Mutualité qui mobilisait les énergies, s’expliquait aussi par l’effervescence qui régnait en France, marquée par les grèves et les manifestations des dernières semaines auxquelles nous avions pris une part majeure. Un peu d’auto satisfaction ne peut nuire. Et nos actions avaient faire grand bruit bien au-delà de nos frontières.

Un homme curieux, ce  Sébastien Piller. Outre son parcours pour lequel nous avions le plus grand respect, la plus grande admiration, il ne tenait pas en place. Pas étonnant qu’il aime parcourir le monde pour porter la bonne parole et mettre son expertise au service de sa cause.
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 Avec June, ils avaient connu une enfance difficile marquée par la dureté de la férule paternelle pour June, d’un beau-père pour Sébastien, la peur des coups et des représailles à la moindre velléité de rébellion.

June s’agitait comme une puce, voulant tout savoir, le soumettant à une batterie de questions qui visiblement l’amusaient, content de la joie qu’il suscitait.

-  C’est tout de même curieux qu’on ait suivi le même chemin, milité dans la même mouvante comme si la rébellion contre l’image paternelle nous avait conduits à une rébellion sociale, comme si cette expérience nous avait conduits à refuser toute aliénation, aussi bien personnelle que collective. Réaction salutaire en forme d’appel de survie, commentait June.

- Mon père, mort trop tôt,  a été pour moi un mythe entretenu par mes deux tantes, la tante Hélène qui m’a en partie élevé, traçant en contrepoint un portrait en creux de mon beau-père.

- Moi aussi figure-toi, j’ai connu ce genre de situation.  J’ai en moi ce genre d’images, un père violent et une mère qui me reprochait d’être née. Loin de l’idéal. Mais avec une tante qui a entretenu l’image de son mari que j’ai fini par idéaliser, en faisant ma référence, l’idéal à atteindre.

 - Pour moi, ce fut en quelque sorte  plus simple, marqué par les exemples qui continuent de m’animer : l’image d’un grand-père communard, qui a payé son engagement par huit ans de prison, avant l’amnistie de 1880 où il put reprendre ses activités militantes ; l’image d’un père qui participa en 1914 aux manifestations contre la guerre et, condamné pour insoumission l’année suivante, partit se réfugier d’abord en Bretagne puis chez des amis militants en Espagne.

- Au début, la suite n’a pas été vraiment meilleure. Commencer par faire la bonniche à douze ans n’ouvre pas beaucoup de perspectives.

- Ado, j’ai connu l’injustice. Délit de faciès en quelque sorte ; accusé de vol parce que j’avais pas le profil type ni les fringues adéquats. Oh quelques jours de taule seulement mais pour moi, c’était plus que ça. J’ai réclamé des excuses et on m’a rit au nez. Alors, j’ai mis mon poing dans ma poche, j’ai remis mon baluchon sur l’épaule et retour à Paris. Là, on se retrouvait au foyer populaire de Belleville pour refaire interminablement le monde.

- Ah, c’est curieux, je suis moi-même d’ascendance bretonne et dans ma jeunesse, certains amis m’avaient surnommée « June la réfractaire ». Ah, ah, bien sûr ! Réfractaire à tout, à cette sale vie qu’on avait fait mener à une gamine, à l’existence médiocre qu’on m’avait tracée, comme beaucoup de jeunes filles de ma condition, vouée aux sales bouleaux et à la médiocrité ! La plupart de mes copines l’admettaient sans discuter comme si ça allait de soi, comme si la condition de jeune fille pauvre.

- Oh ! J’étais logé à la même enseigne. Homme ou femme, l’exploitation est de même nature, sans doute plus marquée pour les jeunes filles sans défense.
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 A mes débuts, comme « arpette », c’est-à-dire comme apprenti maçon, c’était douze heures par jour d’un boulot harassant… et je te dis pas pour quel salaire ! Heureusement, tout a évolué, situation impensable pour la nouvelle génération, preuve qu’on a fait des progrès et que la lutte a fini par payer.

- Oui, tu as raison, répondit June l’air rêveur. Il est vrai que sur le long terme, quand on regarde le chemin parcouru depuis l’après-guerre, et même depuis un siècle, les choses se sont bien améliorées.

- Au-delà des aspects matériels, le prolétariat n’est plus le paria de la nation. Il a conquis sa place, à force de combats, et continue de le faire savoir.

J’écoutais sans intervenir, avide d’apprendre ce que June répugnais à me confier, ce que je lui arrachait parfois par bribes,  parler de sa jeunesse, de la façon dont elle voyait son avenir, et pas seulement parler politique, stratégie, combats… Mais comme ils en venaient évidemment aux combats en cours et à l’avenir de « la cause », je me décidai à intervenir.

- Tu sais Sébastien, pour en revenir à ton intervention, j’ai bien aimé ta diatribe sur la Russie. Figure-toi que, comme toi, je suis aussi allé en URSS et comme Gide qui écrivit dans Retouches à mon Retour de l’URSS que ce texte lui « valut nombre d’injures », j’ai eu cette impression de décor, d’une sérénité artificielle qui cachait l’inavouable, de ces vérités trop lourde à porter ou pour citer Gide « de cet héroïque et admirable peuple qui méritait si bien notre amour, il ne restera plus que des bourreaux, des profiteurs et des victimes. »

- Oui, oui, difficile à admettre. J’ai mis du temps à accepter et puis j’ai repris la lutte parce qu’il le faut bien et que le chagrin, le désespoir ne sont pas une raison de vivre. Mais je les ai retrouvés sur ma route, toujours les mêmes, luttant contre le monde entier au nom d’idéaux dont ils avaient perdu le sens.

- C'est d'abord le cœur qui parle, n'est-ce pas ? On n'est pas des ordinateurs.
Dialogue de désenchantés jamais en vaine d’espoir.

Heureusement que June était là pour s’occuper de nous. Elle nous entraîna chez elle, rameuta Sacha, Bernard et Josiane, fit réchauffer un bœuf mironton qu’on arrosa d’un super Côte de Brouilly.
June, quand elle veut, elle sait recevoir.                                                                                                      

Un pied dans l'avenir                                                                                           - page 37 -

Un pied dans le présent, c'est bien, les meetings, les grèves, les manifs, c'est parfait, indispensable pour maintenir la pression, travailler dans le concret, de quoi attiser et réactiver la motivation, mais garder aussi un pied dans l'avenir, c'est écrire une page du futur, lever le regard vers l'horizon. C’est toujours la même histoire entre les tenants des satisfactions à portée de mains et les tenants des bénéfices à long terme.

Même si les amis les plus proches me soutenaient,  June me battait toujours froid. De toute façon, focalisée par le bon déroulement du Congrès, elle ne pensait à rien d’autre et surtout pas à moi et mes propositions.

Malgré l’effervescence communicative du Congrès, malgré l'intérêt de certaines contributions et des ateliers de discussion, je les laissais volontiers à leurs discours, à la rhétorique de leurs confrontations, ruminant la façon de lancer des actions à plus long terme, sondant Sébastien sur sa vision de l'avenir, essayant de démêler l'écheveau de sa pensée à travers ses diatribes et ses digressions. 

Je le titillais d'abord sur son "orthodoxie doctrinale", lui qui se disait marxisme libertaire et citait volontiers Daniel Guérin qui professait que « La double faillite du réformisme et du stalinisme nous fait un devoir urgent de réconcilier la démocratie prolétarienne et le socialisme, la liberté et la révolution. » Belle profession de foi (surtout quand la formule reste si vague) avec laquelle on ne peut qu'être d'accord. Quant à savoir comment y parvenir... Il avait en réserve dans sa besace de belles formules de ce genre mais savait rester flou sur l'essentiel. Au bout d'un quart d'heure d'une discussion dont je profitais pour le chauffer un peu, je pensais pouvoir aborder le thème qui me tenait à cœur.

Raté. Pour le moment en tout cas. Un type se pointe, grande accolade avec Sébastien et nous voilà partis à la recherche du bar le plus proche. Chez Babar et à cette heure-là, on serait tranquille pour bavarder.

- Vraiment, tu ne le connais pas ? Alors je vais réparer cette lacune impardonnable : « Anatole Fontanille, un vieux pote, espèce d’ancien combattant comme moi-ah, on en a écrit avec quelques autres des pages d’histoire du mouvement, toujours en première ligne, même si on n’a pas toujours été d’accord. »

Il était parti. Inutile d’essayer de l’arrêter. Anatole attendait sans doute qu’il fasse son panégyrique, ce qu’il ne manqua pas de faire. On se cale au fond du bistrot avec une bière bien fraîche et je laisse dire en attendant mon heure. J’eus droit à une biographie en règle d’Anatole Fontanille, dont je savais les éclats, les fausses sorties et les dissidences mais je n’avais vu sa bobine. C’était bien le genre à la Sébastien, parcourir le monde à la recherche de la pierre philosophale du parfait militant, aller où ça chauffe pour "occuper le terrain".

- Avec Anatole, on s’est connu il y a bien longtemps pendant la grève des instituteurs de la Seine fin 1947, on a ensuite fait un brin de route ensemble et puis cet oiseau s’est envolé dans la nature. Sous-marin.

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Un jour, j’ai su par des amis qu’il avait trempé dans une tentative d’attentat contre le général Franco –ce devait être en 1951 (Anatole confirma)- tu parles d’une nouvelle mais il n’a jamais rien voulu me raconter…

Anatole ajouta simplement que relater l’opération risquerait de mettre en danger des camarades. « Je pourrais par contre vous parler de la tentative d’attentat aérien de septembre 1948, toujours contre Franco, une idée assez tordue en fait de bombarder à Saint-Sébastien la tribune officielle d’une course de bateaux depuis un petit avion de tourisme  décollant du pays basque. Mais les avions de chasse eurent vite raison de notre témérité. Cette épopée-là,  je peux vous en parler sans problème, d’autant mieux qu’Antonio Tellez Sola a raconté cette histoire assez rocambolesque dans un bouquin qui doit s’intituler Attentat aérien contre le général Franco. »

Sur cette mise au point, Sébastien reprit la parole. « Puis, après cet exploit, Anatole s’évanouit illico dans la nature jusqu’à ce qu’il tombe dans les griffes de  la DST, la Direction de la surveillance du territoire, pour avoir aidé le FLN et ses fellaghas. Après… qu’est-ce tu es devenu après ce nouvel exploit ?

- Oh ! Après, soupira Anatole, je suis revenu à mes premières amours en jouant au pédagogue, dans l’esprit de l’École émancipée,  « changer l’école, changer la société, » selon notre belle devise. Un admirable projet, issu au départ de la mouvance Freinet, volonté de rendre l'école plus coopérative et solidaire pour assurer les mêmes chances à chaque enfant. Dans cette logique, on s'opposa à toute forme de séparation des parcours scolaires, génératrice d’inégalités et de domination des lois du marché.
Un projet qui m’a d’autant plus intéressé qu’il conditionne notre avenir. Maintenant que j’avance en âge, je m’occupe des jeunes.

Demain est un autre jour.  Je désespérais d’aborder le sujet qui m’intéressait quand ce bon Anatole décida de repartir à la Mutualité pour participer à un groupe de discussions sur "Les modes de liberté dans la thématique anarchiste". « Oh! que le temps passe vite, il faut que je file. » Et il s'éclipsa, nous saluant à peine. On ne pouvait rêver mieux.

C’est ainsi, aidé par un hasard capricieux, -mais n'est-ce pas l'attrait même du hasard l'élever l'aléatoire au niveau d'un art-  que l'on se retrouva attablés devant deux nouvelles bières bien fraîches et que je pensais parvenir enfin à mes fins.

A une époque, Sébastien avait créé un groupe de réflexions intitulé Pour un humanisme libertaire qui se proposait, « à la lumière des évolutions intervenues dans la société depuis un siècle, d'enrichir les acquis conceptuels antérieurs, de leur donner valeur opérationnelle. » Son point de vue m'intéressait, même si cette tentative s'était peu à peu essoufflée, même si elle se voulait aussi une volonté de réflexion sur la façon d'éviter de se laisser confisquer les acquis de la Révolution par les forces réactionnaires. Ce qui dépassait mon propos.

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Le groupe avait surtout exploré les domaines classiques du syndicalisme et de la coopération, qui pourraient nous servir de base pour aller plus loin, tracer des axes de réflexion novateurs.

Le syndicat comme vecteur essentiel du changement, je n'y croyais pas trop . On se faisait beaucoup d'illusions sur sa capacité à être en même temps une force révolutionnaire et un instrument d'amélioration des conditions de vie du prolétariat, sans remettre en cause les fondements même de le relation de domination. Concilier ces eux exigences relavait de la quadrature du cercle.  Quant aux mécanismes de coopération, ils relavaient de la même logique, pour nous les deux pouvant surtout servir de laboratoires pour lancer de nouvelles formes d'action ou plus simplement quelques ballons d'essai.

Mais à peine avait-on abordé le sujet que Guy Savenay déboula Chez Babar, tout affolé. « Venez vite, il y a du grabuge à la Mutualité.  Les fachos nous cherchent des crosses. » Rien d’étonnant, ces confrontations étaient monnaie courante entre nous. Ils étaient venus perturber le Congrès, on s’y attendait tout en se demandant quand et où ça se produirait. Finalement, ces petites guérillas permettaient de maintenir l'ardeur des militants et étaient un bon support de communication. Cette fois, l'adversaire voulait apparemment entrer en force dans la grande salle où se tenaient les débats.
Inacceptable.

Sans plus réfléchir, on se rua tous les trois vers la rue Saint-Victor. Arrivés à hauteur de la rue de Poissy, on vit un attroupement qui se déplaçait le long de la façade de l’immeuble. Je réprimai un sourire quand je vis les maigres silhouettes de  June, Louis et Josiane (heureusement encadrés par les deux costauds Bernard Vélacle et Jean-Paul Morand) vissés à la grande porte, défendant bravement l’entrée en se tenant par les bras. Nous voyant prendre le relais pour protéger nos arrières, Bernard et Jean-Paul dévalèrent les marches pour dégager le perron à coups de poings et d’épaules. L’un des agresseurs, déstabilisé par la pression pas vraiment amical de Bernard, chut dans une bordée de jurons. Les autres, surpris par l’attache et la chute de leur ami, le relevèrent et se replièrent en désordre vers la rue des Bernardins, poursuivis par une dizaine de camarades qui les chassèrent à coups de pierre.

A peine remis de nos émotions, on entendit des cris retentir derrière nous et Sacha, tout affolé, nous appeler à l’aide. L’ennemi nous avait fait le coup de l’enveloppement –on aurait dû s’en douter !- décrocher pour mieux nous prendre à revers et passer par une autre porte pour investir la grande salle de la Mutualité où se déroulait en ce moment les premiers rapports de synthèse. Mais notre arrivée déjoua leur plan et ils n’insistèrent pas. Ils n'étaient pas armés, ce qui signifiait qu'ils ne cherchaient pas l'affrontement direct mais jouaient d'escarmouches pour faire un vrai travail de sape. 

Les flics, déployés juste à côté le long de la rue des écoles, n’intervinrent pas, venant juste faire une ronde après coup. Sans un mot, on se toisa du regard pendant un long moment. Sans broncher, ils suaient sous leur lourd accoutrement, casques bien tendus par les jugulaires, vestes rembourrées bouffant sur la ceinture du pantalon, bouclier au pied.  Leur chef nous mit en garde contre le risque d’affrontement, ce qui nous semblait une menace à peine déguisée et une façon de nous dire qu’il avait autre chose à faire que perdre son temps ici. On savait bien sûr que ce n’était que partie remise. Il allait falloir accroître notre vigilance et renforcer le service d’ordre.

La situation avait au moins l'avantage de nous rassembler derrière la charmante figure de June. On avait sous la main de quoi faire l'unanimité, des gens avec qui nous n'avions pas les mêmes valeurs, des méchants qui nous attaquaient sans cesse, de quoi agiter le spectre d'un affrontement sanglant.
Avec ça, on pouvait tenir tout le monde en haleine. Et il était pour moi tentant d'en profiter pour avancer mes pions.
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Plutôt que de rester coincé ici jusqu’à la fin du Congrès, je résolus de m'infliger les conclusions souvent rasoir des contributions et l’allocution consensuelle du président de séance, pour pouvoir prendre la parole et proposer ma propre contribution dont je comptais bien qu'elle ne passât pas inaperçue.

J'aurai tout le temps ce soir d'assister au concert d’un groupe de jeunes allemands qui devaient chanter des chansons de Wolf Biermann et réciter des extraits de son recueil de poésies La Harpe de barbelés (Die Drahtharfe)… et même une ou deux chansons de sa belle-fille Nina Hagen. Bel exemple de florilège européen mélangeant allemand, français et anglais.

Ainsi est né Le Centre de sociologie alternative. Derrière ce titre ronflant se profilait le système financier que nous avions à quelques-uns patiemment mis au point à la barbe de June, des utopistes du groupe de  Louis et de celui de Jean Saltin. A ce propos, Bernard m'avait briffé sur un comportement qu'il trouvait bizarre, le besoin systématique de s'opposer, de nous casser à chaque occasion, de monter les militants les uns contre les autres, « Je suis sûr qu'il s'agit d'une manœuvre concertée » me murmura-t-il en aparté, toujours en quête d'une nouvelle provocation. Mais nous avions alors malheureusement bien d'autres préocccupations pour nous intéresser à ces manœuvres fractionnistes qui nous paraissaient plutôt anodine.
Tel était alors le poids de notre aveuglement.

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