« La plus grande ruse du diable, c'est de faire croire qu'il n'existe pas. »
Charles Baudelaire

Avec June, c’était comme jouer au chat et à la souris. Nickel sur certains sujets, galère sur d’autres. Quand je lui vantais  les avancées de nos devanciers, le travail accompli par ces générations de sacrifiés qui ont ouvert la voie à d’autres formes de lutte, elle était aux anges. On fantasmait sur le rôle historique du peuple, sa capacité à prendre en mains sa destinée… on pleurait sur son aliénation actuelle, la puissance du « mur de l’argent » selon l’expression d’Edouard Herriot, qui nous paraissait de plus en plus infranchissable.

- Ah ! Si tu avais connu mon oncle Simon… Grande figure et grande gueule. Toujours en première ligne à ramasser les coups, toujours à remonter le moral des troupes et à explorer de nouveaux modes de lutte. Le genre à consacrer sa vie aux autres. Il t'aurait plu. Sans concession mais d’un dévouement à vous faire damner un saint ! Souvent au détriment de sa vie privée… Respect, oui, respect… Il en faudrait beaucoup des comme lui.

Nostalgie. En fait, elle ne l’avait jamais connu l’oncle Simon et je me gardais bien de toute remarque déplacée sur ce sujet tabou. Mais elle en avait tant entendu parler, par sa famille, bien sûr, en adoration, fière de son grand homme, les amis, le quartier… par tout le monde en fait, tous unanimes, tous laudateurs, admirant sa farouche volonté. Figure de proue de l'imaginaire collectif. Elle a sans doute passé une grande partie de sa vie à tenter de lui ressembler et de se hisser à sa hauteur.

A peine osais-je alors jeter une pincée d’ironie sur sa belle envolée. Sans illusions sur le prix à payer. Me glissant entre deux phrases, je risquais imprudemment « Le héros de la famille, intouchable. Au four et au moulin le tonton, sacré don d’ubiquité ! » Je n’eus pas le temps de continuer que le crime de lèse tonton fut promptement réprimé.

- Ma parole, on dirait que tu es jaloux de l’oncle Simon ! Ah ! Je le crois pas… Voilà bien la raison de ton acrimonie à son égard. C’est mon admiration pour lui qui t’ennuie, n’est-ce pas, qui te fait de l’ombre… comme si mes sentiments étaient comptés. J’ai sans doute beaucoup de défauts mais comptable, à rogner sur mes engouements, à lésiner sur l’admiration que je porte à Bernard par exemple, certes non!

C’était parti pour l’embrouille. June avec une patience de bénédictin allait tout disséquer, passer à la moulinette le moindre de mes propos. J’aurais de nouveau droit à un panégyrique en règle du tonton et à tous ses hauts faits d’arme. Aucune chance de m’en sortir. À moins de reprendre l’initiative.

Il faisait ce jour-là un temps chaud et couvert qu’une petite brise venait tempérer. Temps idéal pour fuir "La Liberté", le bistrot de Guy Savenay et aller faire un tour jusqu’au square d’à côté où on pourrait, assis sur un banc, goûter à la langueur de cette douce fin d’après-midi. En cette saison, les arbres se reposaient de leur montée de sève printanière et de la lourde chaleur des derniers jours. Leur ombre diaphane, tamisée par les feuillages qui se mouvaient dans la brise capricieuse, nous transmettait une sérénité nonchalante.

Nous restâmes silencieux un long moment à contempler les clairs-obscurs des sous-bois et la lumière aveuglante qui baignait les rangs de rosiers multicolores, agrémentés de bosquets de buis plantés à intervalles réguliers. Plus loin, les tout-petits s'amusaient dans le bac à sable tandis que les plus grands jouaient au ballon ou se lançaient de l’eau puisée à la fontaine près de l’entrée. En somme, une belle journée d’une vie ralentie par la légère touffeur de l’air qui obligeait à fuir les rayons agressifs du soleil pour se réfugier dans les parties ombragées du square.
Mais c'était trop demander à June.

- Où voulais-tu en venir avec ton idée de reconsidérer la lutte ? Nous ne sommes pas en Allemagne ici, on ne peut employer les mêmes moyens "musclés" –ce n’est pas dans notre culture- et recourir à ce type d'activisme qui nous a toujours nui. Pas question de rendre coup pour coup, ce serait suicidaire. Et puis, les gens ne nous suivraient pas. Il faut pourtant en tenir compte quoiqu'on en pense. On n’est plus à l’époque révolutionnaire quand le peuple de Paris se soulevait chaque fois qu’il refusait une décision de la Convention.

- Justement, il faut revisiter les acquis du passé à la lumière des évolutions actuelles. Si Jean Ferrat chantait « Je suis de ceux qui manifestent… », on doit aussi revoir nos modes d'action. Manifester ne suffit pas et je sais que l'action quotidienne n'est pas forcément très glorieuse. Mais nécessaire.

Méfiance. Je le sentais bien à son regard, à cette attitude qui révélait ses réticences. Elle se disait sans doute « qu’est-ce qu’il a encore en tête, qui ne pourra encore nous amener que déboires et tracas. » De toute façon, June n’abandonnait jamais. Scotchée comme une moule accrochée à son rocher.

Avec une moue prometteuse, elle attaqua. « Toi le donneur de leçons jamais satisfait, que trames-tu dans ta barbe ? »

- Je voulais surtout faire le point sur nos pratiques, évaluer nos réussites et nos échecs, surtout les échecs dont on dit volontiers qu'ils sont porteurs de progrès. Ce qu'on ne fait jamais.

- Oh, Je connais bien tes critiques sur nos chapelles et... la maladie de la parlotte. Dans ta tête, il ne manque sans doute que le baobab. Manifs et meetings sont les deux mamelles des anars, n'est-ce pas ?

- Quand l'indignation -cette belle indignation qui t'habite et te va si bien- ne suffit plus, il faut bien en passer par d'autres formes d'actions, ce que j'appelle une révolte créatrice, pour rester nous-mêmes et fidèles à nos idéaux.

Sur ce, Bernard qui rôdait dans le coin sans doute à la recherche d'un peu de fraîcheur, nous rejoignit. Mise au point de June qui voulait le mettre dans sa poche. Moi, silence sur toute la ligne. Bernard, droit dans ses bottes, fait semblant de ne pas comprendre, zappe la situation. Il veut simplement passer un moment peinard.

- Quelle sérénité ici; un calme à peine troublé par le bruit des enfants.

On ferma les yeux un moment. Le soleil jouait avec les feuilles des platanes, me renvoyant des reflets de clarté et d'opacité qui projetaient sous mes paupières des jeux d'ombres chinoises. Une fois les enfants partis, le silence se fit plus dense, rompu parfois par le chuchotis d'une June gênée par ce silence persistant.

N'y tenant plus -la patience n'était pas son fort- elle rompit le silence, prenant Bernard à témoin : « Monsieur a inventé une nouvelle forme de lutte qu'il appelle "La révolte créatrice"... Belle formule, n'est-ce pas ? » 

Traduction : j'étais tenu de m'expliquer séance tenante. Je tentais une première approche.

- "Nouvelle forme" est un bien grand mot. Il s'agit en fait de suivre la voie que nous ont montré nos aînés, tout en nous adaptant aux évolutions actuelles, puisqu'il faut bien actualiser leur pensée à la lumière des changements que nous constatons. La situation de l'entre-deux-guerres n'est pas comparable à celle d'aujourd'hui. Loin de moi l'idée de se mettre au goût du jour, il ne s'agit pas de coller à l'actualité mais de rester opérationnels et de mettre au point des modes de lutte qui correspondent à la réalité.

- Démarche ô combien intéressante, commente Bernard en regardant June, elle sort des sentiers battus. Ce serait une solution pour nous permettre de mieux agir sur la réalité et non plus seulement de réagir aux provocations ou aux diktats du pouvoir, empêchant aussi certaines dérives qui touchent l'Allemagne ou l'Italie -et qui ne peuvent nous apporter que des déboires. 

- Il faut se servir non seulement des failles du système mais aussi des moyens qu'il nous offre. Dans tout système quel qu'il soit, existe des marges de manoeuvre, des interstices dans lesquels se glisser, acquérir plus d'autonomie et de pouvoir. 

Cette fois, après un premier blocage, je vis à sa façon de regarder Bernard que June commençait à saisir le sens de mon intervention et à comprendre où je voulais en venir. Elle saisit la balle au bond.

« C'est vrai, il faut reprendre le flambeau, montrer qu'on sait faire face aux défis de notre époque, » s'exclama-t-elle d'un air à enflammer tous les flambeaux du monde. C'était bien sa nature, tout feu tout flamme pour défendre une bonne cause, rameuter les maigres troupes des militants pour les entraîner dans une nouvelle croisade.

Le soleil déclinait lentement rougeoyant l'horizon, renvoyant ses rayons dans le feuillage des grands arbres qui nous protégeaient. Une certaine torpeur nous gagnait et ni Bernard ni moi-même n'avions l'intention d'entamer un débat de fond sur l'évolution du mouvement et nos possibilités d'action. 
En politique, il faut se méfier des belles idées et des stratégies alléchantes sans contenu. Ce n'est ni de la recherche fondamentale ni un art militaire éclairant les étangs gelés et la neige hiémale d'Austerlitz. Le monde-marché auquel nous sommes confrontés impose en tout cas une toute autre démarche.

Heurts et Stratégie de la lutte

Les difficultés, les incertitudes, les tâtonnements de nos plus illustres devanciers, leurs brouilles, leurs réconciliations, les combats communs qu'ils menèrent, la fusion générée par les épreuves communes, tout cela s'était transformé pour nous en autant d'évidences. Comme si le passé était pavé de certitudes intangibles enfermées dans une bible sacrée. Au moins pour certains d'entre nous. Et là se situait la fracture entre ceux qui n'admettaient pas qu'on remette en cause les Tables de la loi et ceux comme moi qui savaient bien que même les plus grands suivent des chemins de traverse, connaissaient les affres de l'impasse et des contradictions. Il n'est que de lire les oeuvres des plus grands penseurs à différentes époques de leurs vies, pour savoir qu'ils furent des hommes parfois torturés, confrontés à leurs doutes et leurs incohérences.
Au moins en la matière, il n'existe pas de pensée unique.

A l'issue de longues discussions, Bernard avait finalement soutenu June dans son désir de relancer la lutte. Elle disait qu'il fallait battre le fer pendant qu'il était chaud et qu'on ne devait pas laisser souffler le pouvoir. Genre « pas de répit pour les ennemis de classe ! » Applaudissements assurés.
June admirait Bernard pour son bon sens plein de bonne humeur, sa stature imposante d'homme sur qui on peut compter, au jugement sûr trempé dans l'expérience. Elle n'était pas la seule à l'apprécier mais il existait entre eux une connivence dont elle disait volontiers que j'étais jaloux. Tout au plus un peu d'agacement.

Bernard était l'ami Louis Lecoin, une icône révérée de tous, celui qui avait conduit le combat pour la reconnaissance de l'objection de conscience, au péril de sa vie. Les liait une complicité qui datait du temps où Bernard était venu s'installer du côté de Chelles pour son boulot. Ils se connaissaient même d'avant, quand ils s'écrivaient et que Bernard commençait à lui envoyer des articles pour ses publications. C'est ainsi qu'il écrivit par la suite de nombreux articles dans "Liberté", le journal de Louis et qu'ils ont fondé le Comité pour l'extinction des guerres qui milite pour un désarmement unilatéral. C'est une longue amitié à laquelle June était très sensible et rehaussait dans son esprit l'aura de Bernard.

« Quelle connerie la vie ! » disait-on parfois en paraphrasant Jacques Prévert. Le bon temps à l'ombre des tilleuls et des platanes du square adossé aux grands immeubles à l'angle du boulevard était bien révolu. Les discussions sur la stratégie remises à plus tard. Quand les affaires reprenaient, on remisaient les discussions souvent confuses dans les cartons, discussions qui devenaient stériles quand on commençait à aborder les questions de fond sur l'évolution de la nation-monde ou notre propre positionnement par rapport au mouvement.
On évitait soigneusement de décourager les bonnes volontés à la manière de Jean-Paul Sartre qui préconisait de ne pas « désespérer Billancourt ».

June était de nouveau à son affaire, reprenant son flambeau pour une nouvelle croisade de défense des sans-abris, excitée par des moyens d'expression qu'on expérimentait pour agir directement sur le pouvoir en espérant le déstabiliser. Moyens non-violents qui se voulaient aussi efficaces qu'une confrontation classique, pour attirer l'attention et faire plier les pouvoirs publics. Capter l'intérêt de "l'opinion publique", c'est-à-dire de gens à la capacité d'écoute limitée, en gros soumis à des soucis bien plus importants à leurs yeux, devenait un objectif en soi. « La bataille médiatique est engagée » avait décrétée June qui croyait dur comme fer qu'on avait trouvé la pierre philosophale de la manifestation réussie. Et l'occasion de rappeler son credo : « L'anarchie se doit de briser le cercle infernal de la violence. »

On avait commencé par un débonnaire sit-in sur la place de la Nation, en perturbant un peu -juste un peu- la circulation. Les flics et les médias étaient arrivés en même temps dans un assaut de bruit et de fureur tel qu'il augmenta la pagaille; la télé avec les caméras et les micros , les reporters des radios et des journaux... le grand jeu. Tout le monde râlait dans ce super marché de la communication. Les flics s'emmêlaient les pinceaux dans les fils qui traînaient partout, que les techniciens avaient semés sur la place pour couvrir l'ensemble de la scène, tandis que les nouveaux arrivants se joignaient au sit-in. Quand les flics en viraient, les nouveaux prenaient leur place en un ballet interminable. Un cameraman était pris en sandwich dans cette chorégraphie impromptue, ne pouvant ni avancer ni reculer, tandis que les flics se prenaient les pinceaux dans les fils qui couraient et se dénouaient, sinuant comme des serpents en fuite. Ils se faisaient engueuler par les journalistes qui ne pouvaient plus faire leur boulot... Tableau vivant digne d'une pièce de Ionesco.

Objectif atteint. June, rosissant de s'exprimer dans les micros qu'on lui tendait, en profitait pour dénoncer d'imaginaires brutalités policières, « la violence policière relayée par la violence politique du préfet comme réponse à une manifestation non-violente. Belle démonstration du pouvoir. »
Et belle dialectique. Elle prenait vraiment son pied à faire des pieds-de nez « aux forces de l'ordre et à leurs acolytes au service du pouvoir. » Ses mots fusaient comme des balles pas perdues pour tout le monde, happés par un tas de micros qui se tendaient avidement. Bernard raillait « le ballet des matraques de cette danse du scalp improvisée, » estimant qu'il fallait aussi « mettre les rieurs dans son camp. » Pourquoi pas.

Changement de tactique payant. J'entendais déjà les lazzis des copains à la prochaine réunion, se moquant de l'aptitude des forces de l'ordre à foutre le désordre ou à prendre les journalistes pour des manifestants. Pendant qu'on se relayait dans le sit-in géant de la place de la Nation qui se régénérait au fil de l'arrivée des nouveaux arrivants, d'autres s'étaient cadenassés aux grilles de la place de l'hôtel de ville. Juste devant la mairie qui dominait la scène, ça faisait vraiment mauvais effet. D'autant plus qu'on avait pris soin d'avertir les médias et qu'un nouveau troupeau de journalistes avait débarqué en trombe, occupant le terrain avant les flics. Re-pagaille, les flics voulant écarter les journalistes qui couraient de partout pour boucler leurs interviews, les journalistes comme une blonde d'un service public s'écriant à un flic « y'en a marre, vous m'empêcher de travailler. » Ambiance garantie.

Suivant le plan établi, plusieurs points de fixation furent développés dans des lieux bien ciblés pour disperser les forces de l'ordre et affaiblir leur réactivité. De son côté, June ne cessait de répéter devant les micros et les caméras que les autorités refusaient d'engager des discussions et n'envisageait de proposer aucune solution. En gros, se foutaient pas mal de ces types sans domicile. Très mauvaise publicité. Son discours, repris par d'autres, commençait à devenir vérité et à inquiéter les politiques qui se demandaient comment éteindre cet incendie qui menaçait de s'étendre.

Si June baignait dans la félicité, adulée par les journalistes et sans doute épargnée par les flics qui craignaient de voir notre égérie en sang ou évacuée sur une civière -à faire rêver les journalistes en mal de publicité - les choses se corsaient sur le terrain où les forces de l'ordre avaient repris l'initiative et mettaient à mal le sit-in de la place de la Nation. Heureusement pour nous, le préfet, une espèce d'énarque en mal de promotion, qui craignait de passer pour un mou, sans doute dûment chapitré par les politiques, daignait nous proposer de recevoir une délégation "le plus rapidement possible" -c'était, textuel, ce qu'avait rapporté le délégué du préfet, un grand blondinet qui prenait des airs supérieurs- il y avait urgence paraît-il, - « mais bien sûr, je ne vous fais aucune promesse. » 

Façon de nous leurrer ou vraie volonté de négocier ? Comment savoir ? Foutue question qui hypothéquait les relations, foutue question qui m'énervait parce qu'elle me paraissait insoluble. Comment décoder les vraies motivations de ce foutu préfet qui, de plus, ne possédait pas même le pouvoir final de décision... et puis pourquoi cette proposition tardive s'il était vraiment sincère ? Voilà, j'étais encore dans cette relation biaisée par des non-dits en cascades...

Du côté mairie, la situation s'améliorait. Finalement, tout se passait à la bonne franquette, non-violence oblige. Je me sentais comme un metteur en scène dirigeant le spectacle depuis un centre de contrôle, en essayant d'anticiper les déplacements de l'adversaire ou de tester sa capacité à réagir. Un jeu de rôle à la dimension du réel. Quand les affrontements menaçaient de dégénérer, qu'ils devenaient trop chauds, on donnait l'ordre de décrocher, on ouvrait un autre "chantier" et c'était reparti. Mais jamais de frontal délibéré. On mariait ainsi stratégie et non-violence.
Et cette fois-ci, June et moi, on s'était rejoint.

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