L’Express juillet 1997 interview de Bernard Clavel

Ce que le public semble ignorer, c'est l'ampleur de ce mal nouveau qu'est la confusion des genres. Mal qui porte aux écrivains un préjudice considérable en ouvrant les portes de lieux jadis réservés à la littérature à ce que je ne saurais nommer sans risquer d'être grossier. « Pour avoir du succès avec un livre, regrettait déjà Jean Reverzy, il est plus important de savoir bien parler que de savoir bien écrire. » 

Que dirait-il aujourd'hui ? En un monde où il n'est pas nécessaire d'avoir du talent, du tempérament et de l'âme. Mieux vaut être un fabricant astucieux ou encore tenir un sujet à sensation. Avoir tué son voisin avec une fourchette à escargots, dévoré ses enfants en hachis Parmentier, fait quinze ans de bagne, escroqué des milliards, détroussé des rentières ou des vagabonds, traversé le désert à plat ventre sans boire ou gravi dix fois l'escalier de la tour Eiffel sans respirer. Avec ça, c'est le triomphe assuré ! 

Certains éditeurs et même quelques écrivains qui servent de nègres portent une grande part de responsabilité dans ce qui finira par tuer un métier qu'ils n'hésitent pas à déshonorer en vous assurant, sans rougir, que les bénéfices tirés de ce commerce permettent de publier de bons livres. 

Nous vivons une époque où les valeurs sont faussées. Jamais n'a-t-on publié autant de bons dictionnaires mais on se demande qui les ouvre car la langue enfle et dégénère. On redoute certains mots comme s'ils désignaient une maladie honteuse. Un balayeur est devenu un technicien de surface. J'entendais dernièrement annoncer au journal parlé de la radio d'Etat que des syndicalistes avaient tenu leur « agé ». N'allez pas en déduire qu'ils avaient tenu leur grand-mère sur les fonts baptismaux, non, ils s'étaient réunis en assemblée générale. J'ai, de mes oreilles, entendu un journaliste parler du « Mozart du ballon rond » après avoir répété vingt fois « eh bien » au cours d'un propos où il n'y avait pas à le dire. Supposons qu'il écrive demain une biographie du Mozart du ballon rond, son succès sera énorme. 

L'arrivée en masse dans les librairies de ce qui n'a que l'apparence du livre. Insignifiant, car il n'en restera rien, mais d'une sinistre importance car cette invasion risque de tuer la littérature et les écrivains. Et c'est triste à pleurer. 

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L'Express, Pascale Frey, publié le 01/11/2003

Quarante-deuxième déménagement pour le romancier prolifique et migrateur. Après l'Irlande, la Suisse, le Bordelais... le voici près de Bourg-en-Bresse.

Il y a un an et demi, Bernard Clavel déménageait pour la quarante-deuxième fois! La dernière, affirme-t-il sans conviction. Mais quel que soit l'endroit où sa femme Josette Pratte et lui posent leurs valises, ils recherchent toujours la solitude, le silence, la nature et un grand parc pour que leurs deux molosses, Antigone et Tolstoï, gambadent à leur aise. Cette fois, après l'Irlande, la Suisse, la Savoie, la Provence, le Bordelais, c'est à une vingtaine de kilomètres de Bourg-en-Bresse que l'écrivain s'est installé. Dans une belle demeure chaleureuse dont on pourrait imaginer qu'elle appartient à sa famille depuis des générations. Mais non, même les meubles ont été chinés dans la région. Il reste des travaux à faire, ce qui rend Clavel bougon. « J'ai dû déménager mon bureau trois fois, et je n'arrive pas à écrire au son du marteau-piqueur. » 

Aujourd'hui, il sort un album intitulé L'hiver dont il a écrit le texte, peint les illustrations et pris les photos. Et paraissent dans la collection Omnibus les deux premiers volumes de ses oeuvres complètes qui en comprendront huit en tout.

Nous commençons par prendre le café dans un petit salon, où de tous côtés la vue sur le parc est imprenable. Des livres de photos posés sur la table nous rappellent la passion de l'écrivain. Chaque pièce a une bibliothèque. Au salon, les classiques. C'est là que leur chien Tolstoï a dévoré une Pléiade. Et devinez sur quel titre il a jeté son dévolu: Guerre et paix ! Nous grimpons un étage pour arriver dans une jolie pièce où il n'y a pas un seul ordinateur, mais des stylos et du papier, une bibliothèque avec les auteurs fétiches de Clavel comme Jean Reverzy, Mac Orlan, Dorgelès. C'est là que chaque matin, on pourrait presque dire chaque nuit puisqu'il se lève vers quatre heures, il écrit.

Après quelques années, tous deux décident de rentrer en Europe, où ils commencent leurs balades, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent à La Courbatière. « Pour être certains que l'on ne bougera plus, j'ai déjà acheté nos tombes dans le cimetière du village! » Sa femme, qui a pris en main les travaux de la maison, s'est aménagé un ravissant bureau-salon dans le grenier où dort en toute tranquillité Zelda, la chatte. C'est là qu'elle écrit ses romans, ou « qu'elle trouve tous les prétextes pour ne pas les écrire: refaire la maison, travailler sur les livres de Bernard, préparer l'édition Omnibus Elle s'est passionnée pour cette maison, comme elle se passionne pour tout ce qu'elle fait. On a l'impression qu'il doit y avoir des discussions houleuses chez les Clavel surtout lorsqu'il lui montre un manuscrit de huit cents pages « et qu'elle me dit que c'est de la bouillie pour chats » ! On sent que cet événement est encore frais dans les mémoires ! Et comment Bernard Clavel a-t-il réagi à cette charmante critique ? « Que vouliez-vous que je fasse ? J'ai recommencé ! »

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Bernard Clavel Dernière interview -- Le Nouvel Observateur 10/2004

A l’occasion de la publication de ses « Oeuvres complètes », par Bernard Clavel, tome 6, Omnibus, 800 pages, article du Nouvel Observateur « Il n’écrit plus que dans sa tête. » [1]

Depuis six ans, une attaque vasculaire a cloué Bernard Clavel au lit, mais la passion habite toujours le romancier des « Grands Malheurs. »

La légende l'a presque figé. Rencontrer Bernard Clavel, c'est d'abord considérer une statue qui va peu à peu s'animer : le crâne chauve, l'œil qu'ont allumé tant de colères flamboyantes, les lunettes brunes qui semblent les contenir et leur font comme un cadre, les lèvres taillées pour l'imprécation. Et cette main qui écrit, robuste, qui a manié la plume comme elle aurait poussé la varlope ou pétri la pâte, qui s'est frottée aux mots comme le scieur de long au tronc du chêne, cette main aujourd'hui peine à se mouvoir : il y a six ans, le 27 octobre 2003, une attaque vasculaire laissait l'écrivain handicapé du côté gauche. Après quelques jours de coma, ses premiers mots furent : «J'écris. J'écris dans ma tête.»

On craignait, à la sortie des « Grands Malheurs », que ce livre soit son testament. On sait aujourd'hui qu'il le sera. Bernard Clavel n'écrira plus ailleurs que dans sa tête. Que ses champs de bataille se soient réduits à une chambre d'hôpital n'a pourtant pas éteint son ardeur et la voix, qui s'étrangle parfois pour se muer en sanglots, continue de porter haut et fort.

Se battre... Clavel l'a fait toute sa vie. Une vie vouée à écrire, une vie arrachée à un destin qui l'avait promis à autre chose. Fils d'un boulanger de Lons-le-Saulnier, fils d'un père qui «n'avait jamais lu un livre», il commence par peindre. «Mais un jour le décor ne m'a plus suffi.» Ce Rhône qui l'entoure, ce fleuve qu'il avait tenté d'emprisonner sur la toile, il va le laisser couler sur la page blanche.  

Le combat, là aussi, sera long et douloureux. Il le mènera seul [2] jusqu'à sa rencontre avec Josette Pratte, sa (seconde) femme, elle aussi écrivain, juge impitoyable qui lui fera refaire plusieurs fois un livre qu'elle ne trouvera pas à son niveau. «Je n'aurais pas écrit pareillement sans elle. C'est dur, la vie d'un couple d'écrivains. On ne vit jamais à deux, mais entourés de nos personnages. Et on s'engueule beaucoup à cause d'eux.» De ces «engueulades» sortira une bonne moitié de cette œuvre doublement populaire, à la fois par les personnages qui en sont les acteurs et par le nombre de ceux qu'elle a conquis. Une œuvre faite de la matière même qui l'inspire, à l'image de ces artisanats qui, il y a des siècles, rendaient si fiers les compagnons de France.

« La chair de mes livres est la vie. » Il faut du matériau à Bernard Clavel. Il écrit dans sa Franche-Comté où s'étripent les héros des « Colonnes du ciel », il plante ses bottes dans le vignoble où s'enfoncent les pas du héros des « Grands Malheurs », victime de l'absurdité guerrière, il patauge dans ces tourbes que noient les fureurs du Rhône ou que gèlent les glaces du Saint-Laurent. Auteur hanté et ancré, il peint ce qu'il voit le matin en se levant. S'il a tant peiné sur sa fresque canadienne, « Le Royaume du Nord », allant jusqu'à réécrire sept fois le dernier volume « Maudits Sauvages », c'est parce que «ce pays n'était pas le mien ».

La terre ne se conçoit pas sans ceux qui en font jaillir la substance même du monde, ces gens qu'il aime tant à rencontrer, à écouter. «Au Canada, des tas de personnes m'ont fait le merveilleux cadeau de leur vie. J'ai besoin de voir avec les yeux de mon personnage principal. Sinon, j'écris faux.» Clavel croit en l'homme, quelque misérable soit sa condition. « Si je n'avais plus foi en l'homme, je me suiciderais.» Il avoue pourtant lui préférer la nature. Ou les animaux, en le poussant un peu... «Les humains m'ont souvent déçu. Jamais les chevaux.» […] Il sait que s'approche le dernier combat, celui qu'il perdra forcément. «J'ai toujours eu peur de la mort. Je continue d'avoir cette peur. Mais pas plus maintenant qu'auparavant. »

Dans sa chambre, une grande photo représente un immense paysage neigeux et au milieu, petite, de dos, une femme qui marche, sa femme, Josette. Tous les matins, c'est elle qu'il voit d'abord. « Pour moi, c'est la photo du bonheur. »

Notes et références

[1] Cet article est le compte-rendu d'une rencontre avec Bernard Clavel qui a eu lieu dans sa chambre d'hôpital à Chambéry le 25 octobre 2004, rencontre que son éditeur affirme avoir été la dernière qu'il ait eu avec un journaliste.
[2]
Ce combat, il ne e mènera pas seul, comme le souligne la mise au point faite par ses deux fils Rolland et Yves Clavel, d'abord avec son directeur littéraire et ami Jacques Peuchmaurd qui a cru en lui dès l'origine, et surtout sa première femme Andrée Clavel-David, « qui a partagé sa vie de 1945 à 1978, années durant lesquelles il connut ses plus grandes réussites. » Bernard Clavel lui-même en a parlé en ces termes : « Je dois dire que si je n'avais pas eu la femme que j'ai, (Andrée Clavel-David) si je ne l'avais pas rencontrée, je crois que je n'aurais jamais écrit ce que j'ai écrit (...). J'ai eu la chance d'avoir une femme qui non seulement me soutienne, m'aide dans mon travail, mais qui accepte de prendre avec moi tous les risques. (...) Je dois rendre grâce à ma femme de m'avoir toujours aidé. »

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<<<< Christian Broussas – Clavel Inter - Carnon, 26 février 2015 - << © • cjb • © >>>>

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